L’univers entier apparaît comme un réseau dynamique
de structures énergétiques interdépendantes.

 
Fritjof Capra, Le tao de la physique


Ma démarche artistique est une recherche de transcription d’une forme de Présence, et de son impermanence. Un questionnement sur le passage : entre vide et plein, apparition et disparition, voilement et dévoilement.
A partir de la perception des rythmes du Vivant, de l’univers végétal, perçus comme équilibre dynamique de flux, circulation de souffles, elle se décline dans des séries de dessins et peintures, des livres d’artiste, des installations immersives visuelles et sonores, tissant des liens entre transparences, sons, ou vidéo.

 
Ma proximité avec l’Extrême-Orient cultive une approche qui rompt avec la conception historiquement dualiste de l’Occident, rejoignant la pensée de Bergson, puis de Merleau-Ponty à sa suite. Celle-ci permet une remise en question du principal paradigme régissant la culture occidentale : la dualité sujet-objet.
Elle pose comme fondement à son mode de pensée non pas la permanence mais la constante mutation des éléments, l’indifférenciation entre soi et le monde, entre matériel et immatériel.

Ma recherche passe initialement par l’identification corporelle aux rythmes du  végétal, aux vibrations qui l’animent et en émanent.
Par un processus d'incorporation elle s’appuie sur une pratique du regard et de l’attention qui initie la possibilité d’une ouverture et permet de dépasser l’apparent immédiat pour interroger la nature du visible et son mystère.
Elle requiert une déprise de soi, un déconditionnement du connu.  D’abord, non pas faire, mais se défaire, de l’établi, du figé. Ne pas vouloir saisir, mais tendre à l’immersion.

Pour approcher les infinies variations et les multiples métamorphoses de ce qui est, le corps cherche l’ouvert, la fluidité, le questionnement de l’inconnu.
Dans une acceptation de sa vulnérabilité, une recherche d’humilité, d’approfondissement, il a capacité d'harmoniser son propre rythme avec celui d’un autre être, d’un lieu, ou d’autres phénomènes vibratoires, par les forces, le mouvement, autant que par les silences, l’interstice. Il se laisse traverser par le réel irréductible, ce qui échappe à la signification. Les neurosciences parlent aujourd’hui de neurones miroirs.
Dans une expérience d’intemporalité, désynchronisation, désorientation, la sensorialité donne accès au lieu de l’unification d’où la force tantôt foisonne, jaillit, s’érige, tantôt s’enfouit dans les mystères de la substance.

Cette rencontre entre le corps et le monde requiert une très grande proximité. En contact intime avec l’arbre, la branche, l’entrelacement de lianes, j’en éprouve la concrétude, l’aspérité, jusqu’à en ressentir corporellement la « saveur ». Le processus du regard, en une sorte de vision-sensation, ouvre les formes statiques en lesquelles se révèle l’élan générateur qui les a façonnées et les parcourt.

C’est principalement par la ligne que je cherche à inscrire dans la matière cette vibration de l’impalpable, dictée à la main par la présence végétale. Rémi Labrusse écrit (1) : « La ligne est la vie, et comment l’est-elle ? Par ses paradoxes : elle se déploie dans l’inconnu tout en maintenant sa cohérence intérieure; elle se nourrit de la vision sans lui être fidèle; elle est parcourue de manques, de soubresauts, d’accidents, et produit pourtant une forme complète; elle hésite en inventant, invente en hésitant. Et surtout, elle induit toujours, dans sa ténuité, le sentiment de la précarité : fragile et fugace (comme la plante), elle n’apparaît que sur le fond d’un effacement imminent. »
Lieu de l’équilibre instable naissant de l’indifférencié, la ligne est trait répété, mêlé, entrelacé, enchevêtrement de flux.
 
C’est également par le flou que se transcrivent ces palpitations : flou comme mouvance immobile qui est le battement du Vivant dans son oscillation entre apparition et disparition, comme les deux temps de la respiration : le plein et le vide, ce qui se particularise, avance, se dilate, et ce qui se dissout, se résorbe, retourne au Tout, ce fond indéterminé d’où tout provient et auquel tout ne cesse de retourner.
 
Multiplicité pour tenter de dire ce qui sans cesse échappe, la notion de série est intimement liée à mon travail. Elle associe fragmentation et continuité : fragmentation inévitable de la perception sensorielle qui ne se vit que dans l’instant, et continuité ou plutôt « continuum » du Tout qui est le fondement de ma démarche.
Si la perception de celui-ci n'est appréhendable que par fragments, c’est précisément le caractère partiel de celui-ci qui lui communique sa dimension d’ouverture. « Fragment qui contient pourtant une totalité, écrit Maurice Benhamou (2), comme une seconde de silence contient le silence tout entier ». L’association de fragments dans la série est le développement rhizomique de variations d'une même perception, comme les multiples facettes d’une seule et même réalité.
 
Les installations, agencements de lignes, de plans qui entrent en résonnance avec l’espace, intègrent le son, par la collaboration avec le compositeur de musique électroacoustique Bertrand Merlier.
Visuel et sons spatialisés permettent une augmentation perceptive dans un entrelacement spatio-temporel.

Mon travail se développe également à travers les livres d’artistes, dans une relation à l’écriture poétique. Dans un rapport de connivence, confrontation, correspondance, textes et interventions plastiques existent également comme fragments d’une totalité, et ma proposition est la mise en lien et la trace de cette respiration.

De cette sensation de circulation permanente entre matière et vibration, intérieur et extérieur, de cette perception-transcription, peuvent naître des éclats éphémères qui, dans une tentative toujours reprise parce que jamais aboutie, cherchent à approcher des bribes du réel.

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1 - Le désir de la ligne, Catalogue Matisse – Kelly, dessins de plantes, Centre Pompidou, Gallimard, 2002
2 - L'espace plastique : paysages de l'âme et portraits critiques, Name, 1998